Crise en Turquie : peut-elle s’étendre ?



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Une monnaie en chute libre, inflation, endettement, l’économie turque traverse une période de grande fragilité. Le point avec deux expertes de Columbia Threadneedle Investments.

Des risques limités de contagion

Le bourbier actuel de la Turquie illustre par excellence les risques liés aux marchés émergents, mais s'applique aujourd'hui uniquement à la Turquie. Alors que de nombreux pays ont d'importants besoins de financement extérieur, la Turquie se distingue par sa dette extérieure à court terme, utilisée pour financer un large déficit du compte courant, tout en maintenant une politique extrêmement souple. Ce qui pourrait faire de la Turquie un problème systémique des marchés émergents, ce serait les contrôles des capitaux, ce qui déclencherait d'importantes ventes de fonds investis dans les marchés émergents et des suspensions de fonds forcés. L'impact sur les marchés développés se situe principalement dans les banques européennes. Cependant, nous pensons que les expositions sont beaucoup plus faibles que ne le laissent supposer les gros titres : si la Turquie faisait défaut du jour au lendemain, certaines des banques espagnoles les plus exposées essuieraient probablement des pertes équivalentes à une seule année de résultats.

La situation en Turquie

Tandis que les gros titres des journaux se concentrent sur la rhétorique politique, il s’agit à bien des égards d’une crise des marchés émergents à l’ancienne provoquée par un gonflement de la dette extérieure tant au niveau public que privé. À court terme, la forte dépréciation de la lire turque, la détérioration des relations avec les États-Unis et les sanctions imposées augmentent les risques de roulement de la dette à court terme de la Turquie et exercent une pression considérable sur le système financier turc. Au fil des ans, la Turquie a accumulé d'importants déséquilibres extérieurs, en particulier avec un stock élevé de dette extérieure à court terme de 180 milliards de dollars à la fin du mois de mai et des positions courtes de plus de 200 milliards de dollars. Les principaux secteurs d’activité sous pression sont l’énergie, l’immobilier et la construction, qui présentent d’importantes asymétries de change. La dépréciation de la livre turque aura une incidence sur leur capacité à rembourser leur dette et exercera une pression supplémentaire sur le secteur bancaire turc, où les ratios de capital ont déjà diminué au cours des derniers trimestres en raison de l’affaiblissement de la monnaie. La qualité des actifs s'est également détériorée de manière significative sous l'impulsion des entreprises de l'énergie et de la construction. En fait, le deuxième trimestre a été le premier trimestre au cours duquel les prêts risqués des entreprises ont commencé à se transformer en prêts non performants. Étant donné que l'État a adopté une méthode peu orthodoxe pour remédier à la dépréciation de la livre turque, les perspectives de la qualité des actifs dans le secteur bancaire turc sont plutôt désastreuses.

Compte tenu des politiques peu orthodoxes adoptées par les autorités, et en particulier du manque d'indépendance et de crédibilité de la Banque centrale, une crise de la balance des paiements et une fuite de capitaux des banques ne peuvent être exclues. L'accès au capital fermé pour la dette extérieure et le gouvernement aura du mal à émettre de la dette locale dans le contexte actuel du marché. Compte tenu de la forte dépendance historique des banques turques à l'égard du financement en dollars, il sera important de surveiller la volonté des banques internationales de prêter aux banques et aux entreprises turques après les sanctions américaines.

Le refus d’adopter une réponse orthodoxe ou de relever les taux d’intérêt en dépit de la tourmente actuelle laisse de plus en plus de conséquences binaires pour l’économie turque. La Turquie est importante sur le plan géopolitique. Alors que la liste des problèmes économiques rencontrés par la Turquie augmente, il existe un nombre limité de solutions possibles, y compris une hausse brutale des taux d'intérêt pour défendre la livre turque, un programme du FMI, des contrôles de capitaux, des prêts bilatéraux de pays tels que la Chine, etc. Pour les détenteurs de titres de créance des sociétés turques et pour les actifs des marchés émergents en général, le résultat le plus préoccupant serait l’imposition de contrôles de capitaux. Compte tenu de la forte dépendance de la Turquie à l’égard des financements étrangers, les décideurs politiques éviteront probablement d’imposer des contrôles de capitaux, du moins pour le moment.

Par Maya Bhandari, gérante multi-Asset et Zara Kazaryan, gérante dette marchés émergents chez Columbia Threadneedle Investments
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